Le Journal•Histoire

La machine à écrire la plus chère du monde

Un petit portable italien acheté cinquante dollars d’occasion, revendu un quart de million. Quatre ventes ont fixé les records du genre, et aucune ne récompense la mécanique.

254 500 $
Le record mondial  ·  Christie’s New York, 4 décembre 2009
L’Olivetti Lettera 32 de Cormac McCarthy, la machine à écrire la plus chère du monde, vendue 254 500 dollars chez Christie’s
La machine elle-même : l’Olivetti Lettera 32 sur laquelle Cormac McCarthy a écrit la totalité de son œuvre, photographiée avant sa mise en vente chez Christie’s.

En 1963, un romancier américain encore inconnu achète d’occasion une Olivetti Lettera 32 bleu clair pour 50 dollars. Il s’appelle Cormac McCarthy. Pendant quarante-six ans, il ne tapera sur rien d’autre : romans, scénarios, correspondance. Il estimera lui-même y avoir frappé plus de cinq millions de mots, parmi lesquels La Route et No Country for Old Men.

Le 4 décembre 2009, la machine passe chez Christie’s, à New York. L’estimation haute est de 20 000 dollars. Elle part à 254 500 dollars, plus de dix fois cette estimation, chez un collectionneur américain resté anonyme. L’intégralité du produit est reversée au Santa Fe Institute. Un ami rachètera à McCarthy une Lettera 32 identique pour onze dollars, et il reprendra le travail dessus le lendemain.

Cinquante dollars en 1963, deux cent cinquante-quatre mille en 2009. Entre les deux, cinq millions de mots frappés sur les mêmes touches.

Ce chiffre dit l’essentiel de ce marché : la Lettera 32 est un modèle parfaitement courant. Olivetti en a produit des centaines de milliers. Ce qui s’est vendu 254 500 dollars n’était pas une machine à écrire, mais l’objet sur lequel une œuvre entière avait été écrite.

Les quatre ventes qui ont fait l’histoire

  1. 01
    Olivetti Lettera 32 de Cormac McCarthy, record mondial aux enchères

    Portrait de Cormac McCarthy en 1973Cormac McCarthyPhotographié en 1973

    Olivetti Lettera 32

    254 500 $

    Christie’s, New York, 4 décembre 2009. Achetée d’occasion 50 $ en 1963, utilisée quarante-six ans. Produit de la vente reversé au Santa Fe Institute.

  2. 02
    Boule à écrire de Malling-Hansen des années 1870, première machine à écrire produite en série
    Tekniska museet, Stockholm. Photo Daderot, domaine public.

    Portrait de Rasmus Malling-Hansen en 1885Rasmus Malling-HansenL’inventeur, en 1885

    Boule à écrire de 1867

    170 000 €

    Auction Team Breker, 25 septembre 2021. La première machine à écrire produite en série, inventée par le pasteur danois Rasmus Malling-Hansen. Les cinquante-deux touches sont plantées sur une demi-sphère de laiton ; on écrivait à l’aveugle, le papier étant caché sous la boule. Une trentaine d’exemplaires subsistent, presque tous en musée.

  3. 03
    Machine à écrire Underwood Standard noire, le modèle de bureau d’Ernest Hemingway
    Underwood Standard. Photo Rjcastillo, CC BY-SA 4.0.

    Portrait d’Ernest Hemingway à Paris en 1927Ernest HemingwayÀ Paris, en 1927

    Underwood Standard de 1926

    162 500 $

    Heritage Auctions, décembre 2023, collection Steve Soboroff. La machine sur laquelle Hemingway écrivait sa correspondance depuis la Finca Vigía, sa maison près de La Havane. Il tapait debout, la machine posée sur une étagère à hauteur de poitrine.

  4. 04
    Machine à écrire Royal Quiet De Luxe, le modèle de la machine plaquée or d’Ian Fleming
    Une Royal Quiet De Luxe ordinaire, photographiée à l’atelier.

    Portrait d’Ian Fleming en 1961Ian FlemingPhotographié en 1961

    Royal Quiet De Luxe plaquée or

    56 250 £

    Christie’s, Londres, 5 mai 1995. Fleming l’avait commandée en 1952 à la Royal Typewriter Company de New York, entièrement plaquée or, pour 174 dollars, l’année où il achevait son premier roman. Il y a tapé les aventures de James Bond.

On lit souvent qu’Ian Fleming écrivait sur une Remington. C’est faux : sa machine était une Royal Quiet De Luxe, un modèle américain de grande diffusion, à ceci près que la sienne était couverte d’or.

Pourquoi ces machines-là

Trois des quatre records portent sur des modèles de grande série. Ce qui s’achète à ce prix, c’est la chaîne de preuves qui relie l’objet à une œuvre : certificats, photographies d’époque, témoignages, traçabilité. Retirez-la, et la même machine revient au prix du marché en une ligne.

La boule à écrire fait exception, et c’est ce qui la rend intéressante. Elle ne doit rien à un écrivain. Sa valeur est matérielle : c’est la première machine à écrire commercialisée au monde, il en reste une trentaine, et la plupart ne ressortiront jamais d’une vitrine. Nietzsche en avait reçu une le 11 février 1882, alors que sa vue déclinait au point de l’empêcher d’écrire à la main ; il y a tapé une soixantaine de manuscrits avant que la machine ne soit abîmée pendant le voyage vers Gênes, puis achevée par un réparateur maladroit.

Et toutes les autres ?

C’est là que le rêve s’arrête, et il vaut mieux le dire franchement. Entre 1900 et 1980, les machines à écrire ont été produites par dizaines de millions d’exemplaires. Olivetti, Hermes, Underwood, Remington, Olympia : ce sont des objets industriels de grande consommation, fabriqués pour équiper tous les bureaux du monde. Une machine des années 1950 ou 1960 n’est pas une rareté, elle est le contraire d’une rareté.

L’âge ne fait pas la valeur. Une portable des années 1960 qui tape franchement vaut davantage qu’une lourde machine de bureau des années 1920 dont le chariot est bloqué par la rouille. Ce qui compte, dans l’ordre : l’état mécanique, la complétude, le modèle, et seulement ensuite l’ancienneté. Une machine grippée n’a pas une valeur de machine, elle a une valeur de pièces détachées, et les heures d’atelier nécessaires pour la remettre en route dépassent souvent ce qu’elle vaudra ensuite.

C’est d’ailleurs ce qui rend les quatre ventes ci-dessus si singulières. Elles ne disent rien du prix des machines à écrire. Elles disent le prix qu’on met à toucher l’objet sur lequel un livre a été écrit.

À lire dans la foulée

Les questions qu’on nous pose

Quelle est la machine à écrire la plus chère du monde ?

L’Olivetti Lettera 32 de Cormac McCarthy, adjugée 254 500 dollars chez Christie’s à New York le 4 décembre 2009. L’écrivain l’avait achetée d’occasion 50 dollars en 1963 et y avait tapé la quasi-totalité de son œuvre.

Quelle est la machine à écrire la plus rare ?

La boule à écrire de Malling-Hansen, première machine à écrire produite en série à partir de 1867. Il n’en subsiste qu’une trentaine d’exemplaires, presque tous conservés dans des musées. Un exemplaire a atteint 170 000 euros chez Auction Team Breker le 25 septembre 2021.

Pourquoi une machine ordinaire peut-elle valoir aussi cher ?

Parce que ce n’est pas la machine qui se vend, mais son histoire. Trois des quatre records portent sur des modèles de grande série. Ce qui fait le prix, c’est la chaîne de preuves qui relie l’objet à une œuvre : sans elle, la même machine revient au prix du marché.

Une vieille machine à écrire a-t-elle beaucoup de valeur ?

Rarement. Les machines à écrire ont été produites à des dizaines de millions d’exemplaires entre 1900 et 1980 : ce sont des objets industriels courants, pas des raretés. Et l’âge ne fait pas la valeur : une portable des années 1960 en parfait état de marche vaut plus qu’une machine de bureau des années 1920 bloquée par la rouille. Si la vôtre ne tape plus, la page ma machine à écrire ne tape plus détaille les pannes les plus courantes.

Comment connaître l’âge de ma machine à écrire ?

Par le numéro de série, frappé sur le châssis, souvent sous le chariot ou sur le flanc droit du bâti. Les bases de collectionneurs recensent les séries année par année pour la plupart des grandes marques et permettent de dater la machine à l’année près.

Qui a inventé la machine à écrire ?

Plusieurs inventeurs s’en approchent au XIXe siècle, mais la première réellement produite en série est la boule à écrire du pasteur danois Rasmus Malling-Hansen, commercialisée à partir de 1867. Le clavier tel qu’on le connaît viendra ensuite, avec les machines Remington.

Portraits d’Ernest Hemingway, Ian Fleming, Cormac McCarthy et Rasmus Malling-Hansen : domaine public, via Wikimedia Commons.

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